Ana Guțu, chevalière de l’Ordre de la Légion d’Honneur de la République Française: « Toute la communauté roumaine de la France constitue une source d’enrichissement et de développement polyvalent du pays »

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Dans une interview exclusive accordée au portail d’actualité ER NEWS France, Madame Ana Guțu, professeure universitaire, secrétaire d’état au Département pour la relation avec la République de Moldavie (Gouvernement de Roumanie), chevalière de l’Ordre de la Légion d’Honneur de la République Française, s’exprime, sur la francophonie de la Roumanie et de la République de Moldavie, sur les relations politiques franco-moldaves. Ana Guțu voit la communauté roumaine comme  une source d’enrichissement et de développement polyvalent de la France.

Bionote : Mme Ana Guțu est professeur des universités, docteur ès-lettres, auteur d’environ 500 publications, de nationalité roumaine, ayant la citoyenneté de la Roumanie et de la République de Moldavie. Elle écrit ses ouvrages en français et en roumain, ses préoccupations scientifiques visent les domaines de la philosophie du langage, de la traductologie, de la terminologie et de la sociolinguistique. Ana Guțu a été activement impliqué dans les activités de la francophonie universitaire, assumant le statut de membre des instances de l’Agence Universitaire de la Francophonie entre 2009-2017. Mme Ana Guțu est aussi une politicienne connue en République de Moldavie et en Roumanie qui plaide pour la réunification des deux pays, elle a été députée au parlement moldave (2009-2014) et membre actif de l’Assemblée Parlementaire du Conseil de l’Europe. Elle a dirigé la section moldave à l’Assemblée Parlementaire de la Francophonie, ayant organisé et accueilli en novembre 2013, pour la première fois à Chisinau, la Réunion de l’Assemblée Parlementaire de la Francophonie, région Europe. Mme Ana Guțu est l’auteur de la saisine déposée à la Cour Constitutionnelle de la République de Moldavie en 2013, sollicitant la constitutionnalisation de la Déclaration d’indépendance de la République de Moldavie, afin de trancher le nom correct de la langue officielle du pays – la langue roumaine. Elle invoque dans sa sollicitation l’exemple de la France qui a constitutionnalisé La Déclaration des droits des citoyens de 1789. Ana Guțu est chevalière de l’Ordre de la Légion d’Honneur de la République Française, elle est décorée de l’Ordre „L’Etoile de la Roumanie” en grade de Grande Croix (2014), ainsi que de „L’Ordre de la République” de la République de Moldavie (2014), elle détient également la médaille et le titre de Membre Honorifique à vie de l’Assemblée Parlementaire du Conseil de l’Europe. À partir du 16 janvier 2020 Ana Guțu assume la fonction de secréaire d’état au Département pour la Relation avec la République de Moldavie (DRRM) dans le Gouvernement de la Roumanie.

La République de Moldavie est un pays francophone. Comment cela se traduit en réalité ? Comment retrouve-t-on la francophonie au quotidien?

La République de Moldavie, aussi bien que la Roumanie, ont des traditions culturelles très étroites liées à la langue et à la culture française, des traditions qui remontent surtout au XIX-e siècle – le siècle de l’émancipation et la constitution de la nation roumaine. Les mobilités intellectuelles de et vers la France, l’affirmation de la France en tant que théâtre politique, social et artistique de l’Europe, ont profondément marqué la pensée, la création artistique et l’écriture littéraire roumaine. Le début du XX-e siècle, avec la tumultueuse quête de la paix, mais aussi suite à la révolte et à la guerre, allait déclencher un exode des talents littéraires, philosophiques et artistiques de la Roumanie vers la France. La République de Moldavie, dont le territoire couvre une bonne partie de l’ancienne Bessarabie (territoire roumain annexé par l’Empire Tsariste Russe en 1812), a également fait preuve de cette sympathie pour la France, sa culture et sa langue, surtout après 1918, durant la période de la Roumanie Grande, la France ayant été le pays qui a fortement appuyé la réunification de la Bessarabie avec la Roumanie lors de la Conférence de Paix de Paris en 1919.

La francophonie est un phénomène plus récent qui va au-delà de la francophilie, même si l’amour pour la langue française et la culture française reste le noyau dur de la francophonie en Roumanie et en République de Moldavie. Au début des années ’90 le nombre d’élèves étudiant le français dans les écoles atteignait en République de Moldavie les 70%.  Hélas, la République de Moldavie, de même que la Roumanie, n’a pas échappé à la tendance générale de se pencher plutôt vers l’anglais, le français cède la place à l’anglais dans les écoles et dans les universités.  Cela n’empêche, pourtant, que la francophonie garde sa place dans les établissements scolaires et universitaires. En République de Moldavie des classes bilingues dans les lycées, des filières francophones dans les universités font vivre les valeurs de la francophonie à travers l’éternel amour pour le français et les valeurs culturelles qu’il fait véhiculer.

Quelle est la situation actuelle des relations politiques franco-moldaves?

La France a toujours été le pays qui a appuyé le parcours européen de la République de Moldavie, la France c’est le pays qui est venu le premier avec un investisseur important en 1998 – France Télécom – la compagnie Orange – le plus notoire fournisseur des services de téléphonie mobile en République de Moldavie. La compagnie Lafarge est arrivée ensuite pour investir en République de Moldavie. Plusieurs projets de coopération scientifique, didactique, mais aussi de coopération décentralisée ont été menés par l’Ambassade de France en République de Moldavie. L’activité prolifique de l’Alliance Française en République de Moldavie est à noter : elle a largement contribué aux mobilités, aux échanges d’expériences des professeurs de français, des professionnels de divers domaines, des artistes et des littéraires. Le fait que l’Agence Universitaire de la Francophonie détient une Antenne à Chisinau – a aussi permis l’épanouissement des activités francophones complexes.

En 2014 vous avez reçu la plus haute décoration de la République Française, notamment l’Ordre de la Légion d’Honneur en grade de chevalier. Quelles actions de votre part ont convaincu l’Etat français de vous accorder cet ordre ? Comment avez-vous continué ces actions?

Franchement, je n’attendais aucune récompense pour mes activités professionnelles liées à la promotion de la langue française sur le plan académique et scientifique, car je suis professeur de langue française, je suis linguiste. C’est aussi vrai que la liste des projets francophones que j’ai montés au fil du temps est très longue et il me serait difficile de les énumérer et les estimer en quelques lignes, mais je suis profondément reconnaissante à la République Française pour cette décoration qui me fait un grand honneur. Je continue mon activité scientifique au sein de l’École doctorale de linguistique et de littérature de l’Université d’Etat de Moldavie, je dirige les travaux scientifiques de quatre doctorands, eux, à leur tour, amoureux de la langue française et de la recherche.

A quelle point les missions diplomatiques françaises sont entendues par les autorités moldaves ? On rappelle que l’ambassade de France a dû changer son siège suite aux autorisations illégales de construction des immeubles d’une hauteur de 10 étages à stricte proximité de l’ambassade.

L’incident avec le siège de l’Ambassade de la France à Chisinau est le résultat direct de la corruption qui sévit dans les institutions publiques moldaves. En fait, c’est la mairie de Chisinau qui se rend responsable de la construction d’un immeuble-monstre en plein cœur du vieux Chisinau. Les mésententes des partis politiques du gouvernement local n’ont fait qu’aggraver les irrégularités dans le développement de l’urbanisme de la capitale moldave. C’est regrettable que les autorités moldaves n’aient pas pu intervenir afin de remédier cet incident.

L’objectif politique majeure de votre combat politique est la réunification des deux états roumains – la République de Moldavie et la Roumanie. Pour quelle date il faudra prévoir la réunification de la RM avec la Roumanie?

Aujourd’hui il est impossible de prévoir une date exacte de la réunification de la République de Moldavie avec la Roumanie, car cette réunification doit se produire exclusivement par voie démocratique, suivant l’article 1 du Traité de Helsinki : soit par référendum, soit par un vote au parlement. Compte tenu du fait qu’en République de Moldavie la masse critique des votants unionistes n’atteint actuellement que 30%, il y a un travail d’explication à faire à l’intention des citoyens pour les convaincre que c’est l’unique voie de rejoindre la communauté européenne, tout en réparant une conséquence injuste de la seconde guerre mondiale, commise à l’égard de la nation roumaine – le pacte Hitler-Staline de l’occupation de la Bessarabie par l’URSS. Une chose est certaine – la réunification de la République de Moldavie avec la Roumanie aura lieu inévitablement.

Quelle est l’image de la communauté roumaine en France ?

La Roumanie a une affinité culturelle et intellectuelle très distinguée avec la France. Des personnalités connues tels que Emil Cioran, Constantin Brancusi, Mircea Eliade ont marqué l’histoire de la pensée philosophique et artistique française. Donc, la diaspora roumaine de la France est une communauté historique, à laquelle appartiennent, y compris, les anciens persécutés du régime communiste de Ceausescu. J’ai l’honneur de connaître plusieurs d’entre eux, professeurs, académiciens, qui ont fui le régime communiste roumain d’après-guerre. En même temps, la communauté roumaine de France est constamment élargie par les jeunes diplômés, ressortissants de la Roumanie et de la République de Moldavie, qui choisissent la France comme pays d’accueil. Je crois que toute la communauté roumaine de la France constitue une source d’enrichissement et de développement polyvalent du pays.

En tant que membre du Gouvernement de Roumanie, quelles sont vos actions, vos projets pour améliorer l’image des roumains en France ?

La mission du Département pour la Relation avec la République de Moldavie – une structure complètement nouvelle au sein du Gouvernement roumain, constitue l’appui des projets appelés à promouvoir la langue roumaine, les valeurs et les traditions roumaines, l’identité roumaine en République de Moldavie. Donc, cette mission est moins tournée vers l’extérieur de la République de Moldavie, mais des projets qui vont respecter cette mission, venant des associations de l’étranger, seront acceptés, si les rigueurs requises sont respectées.

Le prince de Moldavie, Saint Etienne le Grand, disait au 15eme siècle : ”La Moldavie est le portail de l’Est de l’Europe”. Cette phrase est d’autant plus actuelle dans le combat d’élargissement dans la région moldave et ukrainienne entre l’Europe et la Russie. Que doit savoir la France sur la politique actuelle de la Moldavie et sur ses dirigeants?

Oh, la politique est une dame complexe et compliquée. La République de Moldavie, un état démocratique émergeant, a une histoire politique très récente, très jeune, n’ayant presque rien hérité de l’histoire politique européenne. J’explique :  la jeune République de Moldavie essaie de rattraper le temps perdu à cause de l’occupation soviétique et elle ne fait qu’appliquer (parfois pas trop assidûment) les valeurs et les libertés démocratiques, pour lesquelles les pays européens ont lutté durant des siècles. Et, franchement, de mon point de vue, ce rattrapage historique prend du temps. Il faut également rappeler qu’Étienne le Grand, prince de la principauté féodale moldave, faisait référence à la réalité de ses temps. N’oublions que la République de Moldavie dans ses frontières actuelles ne couvre qu’un tiers du territoire de l’ancienne principauté féodale moldave, la plus grande partie du territoire de l’ancienne Moldavie féodale se trouve en Roumanie et une partie en Ukraine. Voilà pourquoi la République de Moldavie aujourd’hui ne peut pas être considérée comme une porte d’entrée vers le grand Est, et encore moins – une héritière de l’ancienne principauté féodale moldave. C’est plutôt l’Ukraine qui joue ce rôle à l’heure actuelle.

Pour ce qui est de l’information qu’on devrait connaître à propos de la politique en République de Moldavie, de ses dirigeants il est à noter ce qui suit : la République de Moldavie est un pays en pleine transition vers une démocratie véritable ; c’est un pays en forte dérive identitaire, car, après 100 ans d’occupation tsariste russe et 50 ans d’occupation soviétique, une bonne partie de la population  est encore très nostalgique,  regrettant la chute de l’URSS ; les mentalités sociales sont marquées par la forte propagande russe, qui continue aujourd’hui encore à travers les 90% des chaines de télévision, diffusées sur tout le territoire (information curieuse : la Russie achète les droits d’auteurs pour les contenus audiovisuels en vertu de la fausse idée de « communauté linguistique russe ») ; les intellectuels et les philosophes du pays plaident tous, sans aucune exception, pour la réunification de la République de Moldavie avec la Roumanie; la République de Moldavie est fortement affectée par l’exode massif de sa population vers les pays européens ou vers la Russie, un quart de la population aurait quitté le pays depuis son indépendance;  la République de Moldavie, depuis 1992, s’est vu « mordre » 8% de son territoire suite à la guerre russo-moldave, qui a donné naissance à une zone séparatiste dite « la Transnistrie », où stationne l’armée russe avec 22 mille tonnes d’armements ; la République de Moldavie a ratifié l’Accord d’Association avec l’Union Européenne en 2014, mais cet Accord ne contient aucune référence à l’article 49 du Traité de Lisbonne qui lui donnerait une perspective claire d’adhésion à l’UE. Depuis 1991 les dirigeants politiques de la République de Moldavie s’alternent au pouvoir autour de deux axes géopolitiques :  tantôt pro-ouest, tantôt pro-est. À cause d’un manque d’unanimité visant l’orientation géopolitique de la République de Moldavie, et surtout, à cause de l’insuffisance de la conscience nationale roumaine, ce petit pays, en quête de son identité, est voué à une errance, restant dans la zone grise de l’imprédictibilité, de la corruption et de la faillite.

Vous pouvez également consulter le site internet de Madame Ana Guțu :  www.anagutu.net

Propos recueillis par Elena Robu

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