Secourisme et RCR : cinq mythes qui retardent les premiers gestes

par Sarah

Un souper de famille un dimanche soir. Un oncle se lève de table, porte la main à sa poitrine, puis s’écroule sur le plancher de la cuisine. Pendant quelques secondes, personne ne bouge. On se regarde. On attend. On espère que quelqu’un d’autre saura quoi faire. Ces secondes-là, on les paie cher.

La plupart des gens ne figent pas par manque de cœur. Ils figent parce qu’ils traînent dans la tête une série de fausses idées sur le secourisme et sur la RCR. Des croyances tenaces, répétées de génération en génération, qui transforment des témoins capables d’agir en spectateurs paralysés. En voici cinq qui méritent d’être démolies une bonne fois.

Mythe 1 : il faut être certifié pour avoir le droit d’intervenir

C’est probablement la croyance la plus répandue, et la plus coûteuse. Beaucoup de gens pensent qu’en l’absence d’une carte de secouriste en règle, ils n’ont pas le droit de toucher à une personne en détresse, voire qu’ils risquent des poursuites. Au Québec, c’est faux. La loi protège le citoyen qui porte secours de bonne foi à une personne en danger. On ne vous reprochera jamais d’avoir essayé d’aider.

Ce qui manque, ce n’est pas une autorisation légale. C’est la confiance et le réflexe. Et ça, ça se construit. Une formation pratique vous fait répéter les gestes jusqu’à ce qu’ils deviennent automatiques, pour que votre corps sache quoi faire pendant que votre tête panique. C’est exactement le type de réflexe qu’on développe dans un cours offert par un organisme comme Secourisme RCR Plus, où l’on s’exerce sur mannequin plutôt que d’écouter une simple présentation théorique. La certification n’est pas un permis d’agir : c’est un outil pour mieux agir.

Et si je casse une côte en faisant la RCR ?

Oui, ça arrive. Lors d’une RCR bien exécutée sur un adulte, il n’est pas rare de fissurer ou de fracturer une côte. Le sternum doit s’enfoncer d’environ cinq centimètres à chaque compression, à un rythme soutenu. C’est physique, c’est brutal, et ça ne ressemble en rien aux gestes délicats qu’on imagine en regardant la télévision. Le rythme à viser tourne autour de cent à cent vingt compressions par minute, soit la cadence de la chanson Stayin’ Alive que les formateurs utilisent comme repère depuis des années.

Mais voici ce que les instructeurs répètent sans cesse : une côte se répare, un cerveau privé d’oxygène, non. Une personne dont le cœur s’est arrêté est déjà cliniquement morte. Vous ne pouvez pas empirer son état. Chaque minute qui passe sans compressions fait chuter ses chances de survie d’environ dix pour cent. La peur de blesser cause infiniment plus de dégâts que la blessure elle-même. Mieux vaut une côte fêlée sur une personne qui respire de nouveau qu’une cage thoracique intacte sur quelqu’un qu’on a laissé partir faute d’avoir osé.

Le bouche-à-bouche, vraiment indispensable ?

Pendant des décennies, on a enseigné que tout commençait par insuffler de l’air dans la bouche de la victime. Résultat : beaucoup de gens refusent d’intervenir auprès d’un inconnu, par dégoût ou par peur de mal s’y prendre, et ne font donc rien du tout.

La Fondation des maladies du cœur et de l’AVC recommande aujourd’hui, pour un témoin non formé, la réanimation par compressions seulement. Pas de bouche-à-bouche. On pousse fort, on pousse vite, au centre de la poitrine, sans s’arrêter, jusqu’à l’arrivée des secours. Pour les premières minutes d’un arrêt cardiaque chez l’adulte, cette méthode est tout aussi efficace. Le sang contient encore de l’oxygène : ce qu’il faut, c’est le faire circuler. Cette simplification a été pensée précisément pour lever le frein psychologique qui empêchait tant de témoins d’agir. Une nuance demeure toutefois : pour un enfant, un nourrisson ou une victime de noyade, l’apport d’air garde toute son importance, car la cause de l’arrêt y est souvent respiratoire avant d’être cardiaque. C’est l’une des raisons pour lesquelles une formation adaptée à votre réalité, familiale ou professionnelle, change vraiment la donne.

Pourquoi on attend tous que quelqu’un d’autre s’en charge

Plus il y a de témoins, moins une victime reçoit de l’aide rapidement. Ça paraît absurde, et pourtant le phénomène est documenté depuis longtemps : c’est l’effet du témoin. Dans une foule, chacun présume que son voisin, mieux placé ou mieux formé, va s’en occuper. Au bout du compte, personne ne bouge.

La parade est simple, et elle s’apprend en formation. Quand vous décidez de prendre les choses en main, ne lancez pas un « appelez le 9-1-1 » à la cantonade. Pointez une personne précise du doigt : « Vous, le monsieur en chandail bleu, appelez le 9-1-1 et revenez me confirmer que c’est fait. » Désignez quelqu’un d’autre pour courir chercher le défibrillateur. En attribuant des rôles nommément, vous brisez la paralysie collective et vous transformez des spectateurs en équipe. Cette répartition des tâches, banale en apparence, peut faire gagner les deux ou trois minutes qui séparent souvent une réanimation réussie d’un échec.

Le défibrillateur n’est pas réservé aux ambulanciers

Les défibrillateurs externes automatisés, ces appareils dans leur boîtier mural qu’on croise dans les centres commerciaux, les arénas et les édifices à bureaux, intimident énormément de gens. On s’imagine qu’il faut une formation médicale poussée pour s’en servir, ou qu’on risque d’électrocuter quelqu’un par erreur.

En réalité, un DEA est conçu pour être utilisé par n’importe qui. Dès qu’on l’ouvre, une voix enregistrée guide chaque étape. L’appareil analyse lui-même le rythme cardiaque et n’autorise un choc que s’il est réellement nécessaire. Il est impossible de déclencher une décharge sur un cœur qui bat normalement. Combiné à des compressions immédiates, l’usage rapide d’un DEA peut plus que doubler les chances de survie. Savoir qu’il existe, savoir le repérer et oser l’ouvrir : voilà la vraie compétence. Dans plusieurs municipalités québécoises, l’emplacement des appareils accessibles au public est même répertorié, et les répartiteurs du 9-1-1 peuvent vous diriger vers le plus proche pendant qu’une autre personne poursuit les compressions.

Du savoir au geste

Le point commun de ces cinq mythes, c’est qu’aucun ne découle d’un manque d’information. On sait, en théorie, qu’il faut agir vite. Le vrai fossé se creuse entre ce qu’on sait et ce qu’on arrive à faire sous le stress, les mains tremblantes, devant un proche étendu par terre.

C’est précisément ce fossé qu’une bonne formation vient combler. Les normes de la CNESST imposent d’ailleurs la présence de secouristes formés dans bien des milieux de travail québécois, mais la logique vaut autant pour la maison que pour l’usine. Personne ne choisit le moment d’une urgence. La seule variable qu’on contrôle vraiment, c’est d’y être préparé avant qu’elle ne survienne. Démolir ces croyances, c’est déjà faire un premier pas vers les bons gestes.